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mardi 24 novembre 2015

Écoles Normales et IUFM de 1794 à 2002, par Michel Sérac

Michel Sérac au Colloque du 6 avril 2002 organisé par l'association Reconstruire l'École : 

"Je suis chargé de vous présenter la nouvelle réforme du concours d'entrée à l'IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres) pour l'enseignement primaire, annoncée voici trois semaines par MM. Lang et Meirieu, et de rappeler rapidement le chemin parcouru depuis les écoles normales républicaines.

Il y a dans cette réforme un choix stratégique avoué : profiter du départ en retraite de quelque 300.000 enseignants pour opérer dans notre profession une véritable purge. Pour remplacer cette cohorte d'enseignants « crispés » sur la transmission des savoirs, sur leurs « postures frontales et adultocentriques » par une génération conditionnée, épiée, surveillée dans les IUFM et même après l'IUFM - car la titularisation serait retardée. Il n'a pas échappé, en effet, aux ministères obscurantistes que les jeunes institutrices et instituteurs, sitôt sortis de l'IUFM, redeviennent possédés du démon de l'instruction publique !"


Visitez le site Reconstruire l'école.



Michel Sérac est l'auteur du livre Quelle république sauvera l'école républicaine ? (1985) dont les analyses fort justes anticipent les trente années suivantes, de la loi Jospin à la réforme des rythmes scolaires en passant par le socle commun de Fillon et la réforme des lycées de Chatel, c'est-à-dire la droite de Chirac et de Sarkozy, la pseudo-gauche de Mitterrand et de Hollande, les syndicats de l'UNSA et du SGEN-CFDT main dans la main et bras dessus bras dessous pour détruire l'école laïque, gratuite et obligatoire de Victor Hugo et Victor Duruy.


http://ecolereferences.blogspot.com/2015/11/michel-serac-quelle-republique-sauvera.html



TABLE DES MATIÈRES












































































































































































































Je sollicite votre indulgence sur une question de terminologie : je ne parviens pas à abandonner le mot instituteur et à le remplacer par « professeur des écoles ». C'est là un blocage dont l'origine remonte très loin dans mon enfance. J'ai d'ailleurs été recruté à 14 ans et demi comme élève-maître, par concours, dans la 90e promotion de l'Ecole normale de Paris. Je vous parle d'un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître : celui où l'Etat n'était pas encore devenu l'ennemi du savoir, le persécuteur des enseignants, et où l'on était fier de numéroter les promotions depuis les lois républicaines du 19e siècle fondant l'enseignement moderne.
Comme vous le savez, nous devons à un décret de la Convention, en 1794, à Condorcet et à Lakanal, cette appellation d'Ecole normale. Car ces écoles devaient donner les normes, les règles, pour que dans toute la nation les jeunes Français aient le même droit à l'instruction. Une autre invention géniale de Lakanal fut le COURS, qui permettait de concilier la rigueur et la continuité des enseignements avec les goûts, les curiosités différentes des élèves. Vous savez aussi que les réformateurs-fossoyeurs ont eu la peau des écoles normales, qu'elles ont vendu d'ailleurs chèrement, par des grèves générales durant quinze ans. Et vous savez que l'assaut contre les COURS est engagé, et que la résistance se manifestait, il y a quelques jours, dans la rue, contre les « itinéraires de découverte » de Lang, remplaçant les COURS.
Nous étions, dans certaines écoles normales, jusqu'à 40 ou 50% d'enfants d'ouvriers, bien placés pour savoir le rôle de l'instruction pour le peuple.
Nous y étions viscéralement attachés, d'où les haines attisées contre les Ecoles Normales.
Elles eurent l'honneur d'être fermées sous Pétain, puis elles furent attaquées par De Gaulle, amputées sous Giscard, achevées et enterrées sous Mitterrand. C'est un régime politique qui les a tuées. Et lorsqu'on a recruté à la licence, sous le ministre Savary, les instituteurs et institutrices, soit six à sept ans plus tard que notre recrutement en seconde, il ne restait qu'un enfant d'ouvrier sur sept. Mais il est vrai qu'était apparu en échange un nouveau slogan : l'égalité des chances !
Or, le bilan est là, et devrait ôter tout complexe, tout esprit défensif à nos jeunes collègues que la propagande officielle accuse d'être « ringards », sous prétexte qu'ils veulent instruire.
Il y a eu durant un siècle une nation instruite, une jeunesse cultivée, des diplômes stables, une école jalousée et copiée dans le monde entier. Et, en vingt ans, voici le champ de ruines, le beau résultat des réformateurs-fossoyeurs : 20% d'illettrés ou quasi-illettrés à l'entrée en sixième ! Pour retrouver dans l'histoire une situation comparable à l'oeuvre de nos « modernes » obscurantistes, il faudrait sans doute remonter à l'époque de la loi Falloux (1).
Redescendons maintenant, des géants des Lumières, de 1789 et de la Convention, aux nains obscurantistes de 1989, aux IUFM et à la loi Jospin qui les fonda.
Encore une fois, parlons d'archaïsme et de modernité.
Un collègue professeur d'IUFM, qui a enseigné d'abord dix ans dans les Ecoles normales (dernière formule, avant 1990 donc), a établi une comparaison accablante. Je n'en citerai qu'un élément : auparavant, didactique du français et des maths, pour les futurs enseignants, 135 heures en deux ans. Dans les IUFM : 30 heures en un an. Quel progrès, quelle modernité !
En fait, la « modernisation » n'est qu'un vulgaire camouflage. Les écoles normales, comme le dit ce collègue, avaient « une structure simple et cohérente ». Tout simplement parce que le but politique l'était aussi : instruire ; et pour cela former solidement les maîtres. Ceux qui ont fondé les IUFM ont le but tortueux, hypocrite, dissimulé, de liquider l'instruction publique. D'où le désordre, l'inefficacité, l'arbitraire qui règnent aujourd'hui.
Il est temps de présenter le nouveau concours de recrutement des « professeurs des écoles », tel qu'il a été conçu, calculé par M. Meirieu, éminence grise de M. Lang après avoir été celle de M. Allègre. Voici le grand filtre à conscience, le nouveau tamis idéologique que serait le concours Meirieu-Lang.
20 coefficients.
Epreuves écrites anonymes fondées sur le savoir : coefficient 6.
Epreuves orales non anonymes fondées sur la conformité avec la propagande « pédagogique » officielle : coefficient 14 !
Je ne parlerai que de la première épreuve orale, épreuve où l'on questionnera le candidat sur sa « philosophie de l'éducation », sachant que M. Lang a ostensiblement déclaré que M. Meirieu était le concepteur du concours, donc de cette mise à la question philosophique des candidats. Et quiconque a parcouru les ouvrages doctrinaux de M. Meirieu sait qu'il en suppure à toutes les pages la haine des disciplines, des cours, et de l'école républicaine (2).
On demandera donc au candidat, par une étrange formule qui trahit l'intention inquisitoriale, de « se situer » par rapport au métier de professeur d'école. On lui demandera ses opinions quant aux « valeurs » qu'il veut transmettre (3). On lui demandera son opinion sur « la place de l'école dans la société ». On lui demandera son opinion sur les « finalités de l'école », sur « l'environnement de l'école », sachant que le « programme » de cette épreuve d'opinions n'évoque ni les savoirs, ni l'instruction.
Cette épreuve devant jury est affecté d'un coefficient 4 : à elle seule, elle permet d'anéantir une note favorable à l'écrit.
Et voici une trouvaille bien jésuitique à la Meirieu. Six mois séparent l'écrit de l'oral, six mois de suspension sur chaque candidat admissible de l'épée de Damoclès, pendant lesquels il aura tout le temps de s'informer de ce qui plaît aux jurys. Or, ce qui plaît aux jurys se trouve dans le programme Meirieu de la deuxième année d'IUFM, qui devient la doctrine obligée du concours d'admission.
Il est dit que le futur enseignant doit se préparer à des « mutations ». Il devra « faire évoluer ses représentations du métier », abandonner, donc, celles qu'on lui a inculquées jusque là. Il serait donc jugé et admis, comme futur fonctionnaire, sur ce que M. Meirieu appelle « les passages obligés » :
- Son adhésion à la « transversalité » dans l'enseignement du français – mot pompeux signifiant l'abandon des leçons spécifiques d'orthographe, de grammaire, de syntaxe. Le candidat doit donc abjurer ses hérésies sur l'apprentissage de la langue française.
- Le second passage obligé se passe malheureusement de commentaires : il rassemble très exactement toutes les mesures Allègre que nous avons combattues en 1999-2000 : « La formation à la dimension collective et partenariale du métier (travail en équipe, décloisonnement des disciplines, les approches interdisciplinaires - itinéraires de découvertes, travaux personnels encadrés, projets pluridisciplinaires à caractère professionnel - les relations avec les parents, ouverture sur le monde économique, culturel (les classes à projet artistique et culturel.). »
- La formation au « métier réel », celui d'avant la « mutation » Meirieu étant sans doute virtuel. Le métier réel est celui « de la prise en compte des publics hétérogènes (.), de l'intégration des élèves handicapés ».
Il y aurait ici beaucoup à dire. Il serait utile que les collègues de cette assemblée, qui vivent les situations nées de ces mesures, parlent de cette infamie que constitue l'actuelle fermeture des classes de perfectionnement. Mesure qui frappe à la fois ces élèves, qui perdent leur droit à une attention spécifique d'enseignants spécialisés, et les autres classes que sous ce vocable « d'intégration » on désintègre en fait.
- Enfin, le nouveau « professeur des écoles » devrait se plier à une nouveauté de taille : « l'enseignement du fait religieux ». S'il restait une qualité encore intacte de notre école, c'était bien la neutralité laïque, l'interdiction de laisser entrer dans l'école les discussions, disputes et empoignades entre les différentes religions. Et ce serait maintenant le professeur qui susciterait, qui provoquerait ces « débats » ? Que fait-on, soit dit en passant, de sa conscience à lui, protégée par la loi de 1905 séparant les Eglises et l'Etat ?
Je sais bien que pour attaquer cette redoute républicaine, de grandes manoeuvres se préparent. Je sais qu'on embauche de grandes consciences, des intellectuels, pour assurer au public que la lente reptation des clergés pour se faufiler à nouveau dans nos écoles laïques n'a rien, mais rien à voir avec un enseignement très « objectif » du fait religieux qui serait, paraît-il, de première urgence.
Mais il se trouve que cette campagne commence bien mal ! A qui fera-t-on croire que M. Meirieu, chroniqueur attitré du journal La Vie (ex La Vie catholique), l'un des organes officiels de l'Eglise avec La Croix et Le Pèlerin, est le garant de quoi que ce soit d'objectif s'agissant de l'école laïque ? A ceux qui voudraient gober cela, je conseillerais de relire l'histoire de France des derniers siècles, avant de mourir idiots.
En conclusion, que penser de ces « mutations », de ces « passages obligés », de ces contrôles, évaluations, surveillances multiples auxquels nos jeunes collègues seraient soumis ?
Il s'agit d'un contrôle des consciences, d'une police de la pensée. Il s'agit de l'installation de cette « école totalitaire » contre laquelle Liliane Lurçat a lancé l'alarme. Il faut alerter le peuple sur la dénaturation et le démantèlement que veulent infliger à son école les fossoyeurs au pouvoir. Il faut que la crainte change de camp, et que, comme cela s'est déjà produit, l'expression du rejet populaire fasse remiser aux tiroirs et aux poubelles la réforme obscurantiste Meirieu-Lang.
J'emprunterai enfin sa conclusion au livre de Michel Eliard La fin de l'école (PUF) : « Ceux qui s'empressent de décréter la mort de ce qui reste de l'Ecole de Jules Ferry, ou son obsolescence, feraient bien d'y regarder à deux fois, car, s'il a fallu plusieurs révolutions pour aboutir à la République et à l'instruction publique, leur défense pourrait bien en provoquer une nouvelle. »

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(1) Voir Antoine Prost : « L'enseignement en France, 1800-1967 », graphique de la page 96 donnant la courbe historique des conscrits et conjoints illettrés.
(2) « Il faut casser l'organisation archaïque de l'actuelle journée scolaire en heures de cours. » P. Meirieu, L'école ou la guerre civile, Plon, p. 173.
« Assez de cette accumulation invraisemblable de concepts, notices, connaissances hétéroclites agrégées au fil du temps et des pressions des lobbies disciplinaires ! » Idem, p. 167.
(3) Sur cette histoire de « valeurs », on notera avec intérêt ce qu'écrivait M. Meirieu au moment où il confectionnait le nouveau concours. Il fait état de ses conversations avec Régis Debray et observe : « Nous fûmes complètement d'accord sur la nécessité d'identifier des principes clairs capables de mettre (l'école publique) à l'abri des vicissitudes du temps, constatant même ensemble un paradoxe : l'enseignement catholique est, aujourd'hui, le seul à pouvoir mettre en avant des valeurs pour résister à la pression sociale. » La machine-école, Folio, p. 73.

Michel Sérac

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